De l'usage du cannabis en médecine

Cat. : L’actu de la recherche

Par Dominique Lossignol, Chef de la Clinique des Soins Supportifs & Palliatifs. 

Cela se passe il y a 10 000 ans, quelque part en Asie. Au détour d’un chemin champêtre, un hominidé curieux, peut-être un Cro-Magnon, s’est arrêté, intrigué par une plante dont les feuilles dégageaient un parfum suave et qui donnaient à l’ensemble une esthétique toute particulière, surtout au moment de la floraison. Il y a fort à penser que la plante de l’époque (cannabis sativa, ruderalis ou indica, peu importe) possédait déjà les même caractéristiques que celles que nous connaissons actuellement, en terme de biologie et de biochimie.

 

Le cannabis, une plante utilisée par l'être humain depuis l’époque néolithique

On retrouve des éléments faisant référence à l’usage du cannabis naturel déjà à l’époque néolithique, ce qui en fait une des premières plantes domestiquée et utilisée par l’être humain.

Plusieurs études en botanique et histoire démontrent son apparition dans certains foyers préhistoriques au même moment, à la fois au Japon et en Europe de l'Est entre il y a environ -11.500 et -10.200 ans. Dire que cette plante est une « vieille connaissance » de l’espèce humaine est une évidence.

Toujours est-il que, depuis lors, les vertus de cette plante ont été largement exploitées soit en consommation naturelle, soit par inhalation après séchage, soit enfin en en récoltant la résine.

On retrouve des évocations de l’usage dans des textes « médicaux » où l’on décrit l’effet « anesthésiant » (en Chine) ou antalgique (en Israël) et ce dès l’Antiquité, puis sous différentes formes au Moyen Age et jusqu’au début du XXe siècle cette plante s’est retrouvée dans différents ouvrages médicaux et son usage largement décrit et commenté. Ce n’est pas un secret médical que de dire que la Reine Victoria d’Angleterre sera soignée par une préparation (teinture) de cannabis. La mise sur le marché de l’aspirine et d’autres molécules va estomper le recours au cannabis médicinal. Par contre, l’usage récréatif persistera et ne fera même que s’amplifier. Il sera même possible de se procurer des cigarettes à base de cannabis dans les années 1920.

Actuellement, le marché prend des proportions énormes depuis la dernière décennie, ce qui n’est pas sans poser un problème à la fois de santé publique (produits de plus en plus puissants mais également de moindre qualité en raison de l’usage d’engrais et de pesticides) mais aussi sociétal puisque le marché entretient une économie parallèle qui est tout sauf philanthropique (blanchiment d’argent, achat d’armes, financement de groupes terroristes).

 

Un intérêt scientifique depuis les années 1960

L’intérêt scientifique pour le cannabis ne connaitra un véritable essor que durant les années 1960 avec l’identification par Mechoulan et Gaoni en 1964 d’une substance active, le delta-9-tétrahydrocannabinol ou THC et surtout avec la mise en évidence, près de trente ans plus tard, des récepteurs cannabinoïdes (CB 1 et 2 ) dans le cerveau humain par l’équipe de Matsuda en 1990 et le système immunitaire par l’équipe de Munro en 1993 (CB 2).

Il est intéressant de constater que ces récepteurs sont déjà présents au cours de l’évolution de la vie sur terre. On les retrouve chez l’oursin de mer, le chien, les primates et bien entendu chez tous les êtres humains.

C’est en 1995 que sera isolée la première molécule endogène (endocannabinoïde), l’anandamide, dont le nom vient du sanskrit ananda, et qui signifie béatitude ou félicité intérieure, et amide en raison de sa structure moléculaire. L’existence et la persistance d’un système endogène cannabinoïde au cours de l’évolution ne peut laisser indifférent et surtout, il serait incompréhensible de ne pas comprendre sa ou ses fonctions physiologiques.

La nature ne s’encombrerait pas d’un système aussi complexe s’il n’avait aucun rôle ni aucune utilité, tout comme il serait inconcevable de ne pas exploiter ce système pour améliorer l’une ou l’autre fonction physiologique. A ce sujet, rappelons que les dérivés du cannabis ont été utilisés dans des indications diverses, essentiellement les douleurs, l’épilepsie, les nausées, les troubles du sommeil. Le champ des investigations est vaste et il reste encore beaucoup à apprendre.

 

Une situation complexe du fait de la législation Belge

La situation actuelle est particulièrement com-plexe puisque la législation belge ne permet pas l’usage de dérivés naturels du cannabis (sativex®) en médecine excepté dans le cadre de la sclérose en plaques et uniquement en cas de spasticité. Ce n’est pas le cas d’autres pays comme le Canada, les Pays Bas, l’Allemagne, Israël, certains états d’Amérique du Nord et surtout le Luxembourg dont la législation est particulièrement réfléchie et intelligente, quoiqu’encore perfectible.

La Belgique est à la traîne et mets autant les patients que les médecins dans une situation inconfortable, puisqu’il y a à la fois une limitation de la liberté thérapeutique pour les uns et une non-accessibilité à un produit potentiellement efficace pour les autres.

Evoquer le fait qu’il n’y a pas assez de données disponibles, que la douleur est un phénomène subjectif, qu’il a des risques de toxicité ou que la substance est dangereuse relève d’un manque coupable de discernement.

Nier l’évidence est plus qu’une faute, c’est une marque d’ignorance.

On constate un regain d’intérêt pour une autre substance naturelle issue du cannabis, le cannabidiol ou CBD. Cette molécule n’a pas les effets psycho-mimétiques du THC (euphorie notam- ment). Elle est un des composants du sativex® (qui contient aussi de THC) mais elle n’est pas considérée comme un stupéfiant. Son usage sous forme d’huile se répand de plus en plus mais n’étant pas non plus considérée à part entière comme un médicament, les médecins belges ne peuvent pas la prescrire. Il est clair que nous n’en sommes plus à un paradoxe près. Il y a là aussi beaucoup de travail en perspective.

Certes, les dérivés du cannabis ne sont pas dénués d’effets secondaires et il faut savoir en maîtriser l’usage, mais ce n’est pas en les diabolisant que l’on fait preuve d’intelligence.

 

Un intérêt thérapeutique potentiel

En janvier 2017, la NASEM (National Academy of Sciences, Engineering and Medicine) publie un rapport qui porte sur l’usage du cannabis durant les 15 dernières années. Il s’appuie sur plus de 10 000 publications et identifie une centaine de domaines dans lesquels le cannabis a un intérêt thérapeutique potentiel, du cancer du poumon aux problèmes d’addiction.

L’OMS de même que la WADA (World Association Anti Doping Agency) considère que le CBD est sans risque pour les sportifs. Comment feindre d’ignorer cela si ce n’est de mauvaise foi ?

C’est la personne qui souffre qui dit sa souffrance, pas un médecin, pas un juge, pas un ministre. Il est inadmissible qu’un malade soit pénalisé deux fois. Une première fois en raison de son état, une seconde en raison du fait qu’on lui interdit l’accès à ce qui pourrait lui apporter un soulagement. Nos ancêtres avaient déjà perçu l’intérêt du cannabis en médecine, mais sans comprendre les mécanismes d’action. Nous sommes en mesure de le faire et de les utiliser. Ce n’est pas une question de courage, c’est un devoir. Et surtout, sortons de l’ignorance entretenue pour des raisons qui ne sont pas justifiées.